Filmographie Laurent Maget / Cinéaste Anthropologue au Musée de l'Homme - https://lejournal.cnrs.fr/diaporamas/pygmees-operation-mango



 

Sujet délicat pourrait-on penser d'emblée… l'horreur de ces images est pourtant transcendée dès que Jérôme Bourgon prend la parole. Limpide, précis, historien avant toute chose, son exposé tient de l'enquête et de la reconstitution. Décryptage extrêmement détaillé de l'image, découvertes, recoupements, construction d'un réseau d'informateurs, exhumation de documents d'archives, toute son analyse concourt à une lecture analytique de ce document a priori insupportable. L'étude réalisée pour le musée Niepce est à cet égard significative. Sujet court et intense, centré sur un cliché particulier de cette série conservée à Chalons sur Saône, la réalisation prend le parti d'une mise en scène radicalement dépouillée. J. Bourgon est filmé en plans serrés, dans une ambiance sombre à fonds perdus. Il nous présente sa recherche en déchiffrant cette image projetée sur l'écran d'un grand théâtre. Littéralement immergé dans son sujet, il détaille les éléments de son étude que le montage isole. Documentaire de création, instant donné d'un travail de recherche en développement, « Le derniersupplice chinois » propose un échange Chercheur / Réalisateur.
Laurent Maget

Principe et thème :
Pourquoi croyons nous que la Chine est cruelle ? Parce qu'une profusion d'image nous en a convaincu, aussi sûrement que si nous avions été les témoins directs de cette cruauté. Comme si l'intention, le plaisir de faire souffrir avaient le pouvoir d'impressionner la pellicule, comme des faits objectifs. Parmi les innombrables images d'exécutions, les photographies du supplice du lingchi (démembrement, supplice des « cent morceaux », des « milles », des « dix mille couteaux ») ont donné sa forme canonique au « supplice chinois ». Dernier supplice, car point ultime de l'horreur, record mondial de la cruauté raffinée, antipode de l'humanité des peines, de la dignité de la personne humaine qui sont notre apanage. Or ce dernier supplice le fut d'abord au sens chronologique, puisque cette peine fut abolie deux semaines plus tard, le 12 avril 1905. C'est au moment précis où il sort de la réalité historique que le supplice chinois est démultiplié à l'infini par le jeu de miroir des représentations. La machine à représenter tourne à grand régime pour fabriquer de la cruauté made in china. Jusqu'au moment où l'un des multiples commentateur de ces clichés pourra énoncer l'évidence : « C'est un supplice – chinois comme il se doit ». La croyance durable en une cruauté particulière des lois chinoises repose principalement sur le grand nombre de photographies d'exécutions qui ont circulé à partir du début du XXe siècle. Pour une large part, les images diffusées représentaient un passé révolu, les supplices ayant été définitivement abolis en 1905. Les media modernes comme les cartes postales, les plaques stéréos vendues sur catalogue, les livres et magazines illustrés de photogravures, relayés par le roman, l'opéra, le théâtre Grand Guignol, le cinéma, ont pérennisé la vision d'un "jardin des supplices", alors même que la République chinoise s'efforçait d'appliquer des lois pénales calquées sur les modèles occidentaux. Du fait même de leur réalisme brutal, ces photographies ont donc alimenté une vision mythique. Il s'agit, de procéder à une critique des interprétations qui dénaturent les informations. Les légendes sont très souvent fausses, ou approximatives, les commentaires biaisés. Des recoupements entre sources occidentales, Chinoises et Japonaises permettent de rétablir les dates, les lieux des exécutions, de retrouver le nom des condamnés. Le contexte ayant entraîné leur condamnation peut être reconstitué. Ceci permet de retrouver la réalité historique, et, du même coup, de désamorcer les représentations mythiques qui présentent ces images comme une preuve de l'éternelle cruauté chinoise. (extraits de textes de JB). Pour aller plus loin : La part d'ombre d'un fonds photographique (Les cahiers de l'école du Louvre).