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Le Retour de Rabelais ?
Une promenade littéraire, pantagruélique et philosophique à Lyon

avec Bruno Pinchard

Je vous ai proposé de venir dans mon bureau pour que vous vous rendiez bien compte que moi j’essaie de faire parler cette bibliothèque. Et faire parler cette bibliothèque, c’est essayer de faire naître un esprit vivant dans toutes ces pages mortes. Et Rabelais c’est l’exemple d’un usage optimal de la bibliothèque occidentale, non pas pour asseoir une idéologie ou un dogme, mais pour la faire rentrer en vibration. Et je suis au service de ça.

Alors je vais vous donner un objet à voir, qui est un objet précieux, qui est une édition qui date de 1588, de Rabelais, c’est-à-dire 25 ans après sa mort et qui a été imprimée à Genève, est passée par le Rhône d’une façon clandestine, et faussement indiqué comme ayant été imprimé à Lyon …Et on l’ouvre, très vieille édition, très belle, et on trouve sur la première page, sur la page de garde, quoi ? Une recette d’alchimie !

Figuier,
Sang de rubelles,
Fiel de corben,
Ambre gris,
Alun de plume…
Et il y a des signes d’écriture chiffrée, en dessous.

Et juste flotte ici, de façon si poétique, le mot Plume.

Alors ce livre porte toute la mémoire de ce nouvel usage du livre, qui n’est pas un usage tout simplement thématique ou intellectif, mais un usage actif du livre, un usage de transmutation du livre. C’est un très vieux Rabelais, très magique, très profond, et on y trouve aussi bien sûr la fameuse bouteille, qui montre qu’il y a un vin dans la culture, que la culture n’est pas simplement de l’archivage.

Je vous lis :
« Ô bouteille pleine toute
De mystère d’une oreille
Je t'écoute ne diffères
Et le mot profères
Auquel pend mon cœur »

J’adore ce vers, que l’on trouvera ensuite chez Apollinaire.  C’est l’extraordinaire culture de cet alcool qui passe dans le savoir. Et moi mon travail, c’est de produire l’alchimie qui engendre cette quintessence, cet alcool, cette vie très profonde, très vibratile, des fosses les plus Intérieures de l'âme humaine.

Vous le voyez, j’ai changé de moyen… ça n’est plus le livre ancien, c’est un piano, mais le but est le même. Le but c’est de saisir des signes écrits, et de les pousser à une vibration intérieure qui puisse se communiquer à autrui. C’est donc travailler sa culture pour sa résonance. Alors voyez j’attrape ça entre deux coups de téléphone (partition de piano) et puis tout d’un coup, j’entends des choses comme ça (il joue)…un véritable battement en attente …l’eau de Venise…

Alors vous voyez, là je fais entrer en vibration le piano sur la base de ces signes et l’autre dimension de ma recherche, c’est d’obtenir le même résultat avec la ville elle-même. C’est-à-dire que je voudrais que nous soit donné de recevoir la vibration de la ville, de jouer de la ville,  et de transmettre l’écume, la quintessence vivante de la ville. Et ça c’est l’autre élément qui, du livre, par le piano, jusqu’à Lyon, appartient au cœur même de mon travail et de mon enseignement, car j’enseigne pour être dans l’écho de cette ville.

Je vous ai proposé de venir ici (cour d'un hôtel particulier, rue de la juiverie à Lyon) pour que, ce qui naît pour nous dans le livre ou auprès de l’instrument de musique se retrouve inscrit dans la ville, et le rapport de la renaissance avec cette ville. Alors, ici, vous avez au fond un exercice vivant de pantagruélisme, c’est à dire de la « religion » de Rabelais. 

Pourquoi ? Parce que vous avez une prouesse, une prouesse architecturale qui est celle de Philibert Delorme. Il a fallu qu’il construise un petit Chambord à l’intérieur d’une cour médiévale ; et grâce à la géométrie, à la taille des  pierres d’une sophistication incroyable, il a réussi à inclure ce message de l’humanisme italien dans la cité médiévale.

Ce qui m’intéresse c’est à la fois comment le patrimoine de l’humanisme latin se trouve violemment introduit dans la vie médiévale de Lyon, et inversement, la façon dont la vieille ville accueille cette greffe, et au fond acquiesce à cette greffe. Et c’est même encore plus profond que ça puisque c’est une ville de Rome, c’est une ville qui a porté l’empire romain, et cette ville , elle recueille au moment de la renaissance  les structures que Vitruve et la grande géométrie romaine avaient gardé et avaient développé.

Et c’est ça que Rabelais nous donne, c’est à dire une greffe d’un savoir étranger, le savoir du livre à la renaissance, et qui en même temps est inclus dans la.mémoire médiévale, dans le peuple de Lyon, de Chinon et de la Touraine. Et je crois que vous avez ici ce jeu à la fois d’intrusion que représente la renaissance, c’est la greffe magique par excellence, et en même temps la façon dont un peuple, dont une histoire des pierres et des savoirs, accueillent , et au fond se grandissent à avoir eut cette intrusion.

C’est donc un rapport d’amour comme on ne peut pas en imaginer de plus riche, de plus séduisant , et moi, j’adhère à ce jeu là. C’est un jeu extrêmement caressant et en même temps attentif.

C’est un grand moment de ce qu’on pourrait appeler « la culture ». 7mn 10

Je vous ai proposé de venir ici, toujours dans la rue de la juiverie, tout près de l’endroit où nous avons vu l’architecture de Philibert Delorme, parce que ici, vous avez cette espèce de façade écrasante, très haute, qui rappelle un des enseignement si profond de Rabelais :

Si vous mettez en vibration la culture, si vous la transformer en une alchimie, ce qui sort de l’opération, ce sont les géants. Et ici, vous avez la dimension gigantesque de Lyon, et du message que Rabelais a su y détecter, c’est à dire qu’il y a des Pantagruel qui sommeillent dans ces rues, et toute la puissance, c’est de trouver un langage qui soit à la mesure de cette force gigantesque. 

Alors Rabelais, c’est celui qui a trouvé une parole humaine, cad communicable à vous et à moi, pour faire surgir les géants dans le savoir. Et il observe les effets sur l’ensemble du comportement humain, et sur l’ensemble de l’expérience humaine, dès lors que l’on réveille le géant de l’âme.

Alors la leçon de tout ça, qui permet de récapituler notre traversée jusqu’ici, c’est que quand on entre en vibration on devient un géant. Et que, au fond, nous nous croyons des hommes assignés à un destin fini, parce que nous n’avons pas découvert ce par quoi nous étions enraciné dans un terreau, beaucoup plus profond que celui de notre patrimoine vibratoire, notre patrimoine subtil. Et le grand savoir, c’est celui qui vous augmente, et qui vous donne une taille réelle qui ne soit pas bornée à votre apparence physique.

Et cela, c’est la tâche que vous trouvez jusqu’à Proust dans la littérature française, les derniers mots de ‘la recherche » c’est une grandeur de temps qui fait de l’homme un géant enraciné dans le terreau multiple de son expérience à la fois historique, personnelle, secrète… Tout cela, c’est notre vraie vocation.

Notre journée a été une journée ascensionnelle, et maintenant nous nous trouvons à un degré panoramique de la vue de cette ville qu’on aime, et ce que nous avons fait, c’est nous enraciner dans un passé extrêmement lointain, dans les géants, l’archaïque du monde celtique transmis par Rabelais, et puis maintenant on est en pleine modernité, au risque d’ailleurs de l’attentat …La tour c’est l’attentat maintenant, on le sait très bien, et en même temps c’est la puissance de la modernité : communication, rapport terre-ciel modifié, et cette espèce d’urbanisme à la fois croissant, contradictoire, périlleux, dans lequel se travaille aujourd’hui le destin humain…

Et moi je continue à jouer les accords que j’aime (piano)… mais il n’empêche que j’entends l’appel du monde moderne et c est pour cela que je mets au service de la recherche, que je travaille avec les étudiants et que j’ai cette écoute internationale que Lyon rend possible, et mon rôle, c’est de transmettre ça, et puis d’être assez ouvert, assez disponible pour transmettre ça, à des espaces et à des communautés nouvelles.

Alors c’est un projet laïc, vous le voyez bien, c’est un projet qui est basé sur la raison. Tout ce que nous avons dit sur le système vibratoire est un système d’une raison ardente, mais de la raison. C’est un service de la raison.

Laïcité, raison et on pourrait dire, une capacité d’amour qui soit au-delà des formes héritées, je dirais « l’amour qui trouve », l’amour qui articule d’une façon nouvelle les connexions entre les gens, tout cela dans un seul but : Surmonter la douleur. Apaiser la douleur. Contourner la douleur pour la rendre ferment de savoir mais en aucune manière étouffement ou destruction des êtres.

Et moi, j’appelle çà Philosophie.

Bruno Pinchard.

Lyon - Juin 2003_________________________________________________